Chroniques féministes

11.20.2015

Pause thé

de Vee O
Une sélection de bons textes à découvrir, installé au calme avec une tasse de thé.

Côté politique : e suis restée à l'écart des discussions qui ont suivi les attentats de Paris. Sinon de la tristesse et du désarroi, je ne vois pas qu'exprimer d'autre. C'est sans doute le Kenyan Moris K. qui en parle le mieux dans son texte Tragedy and Other People’s Social Spaces. Je vous invite à le lire si vous ne lisez qu'un seul de ces liens.

Côté BD : un peu d'humour féministe de Jérôme Bejani.

Côté mode : superbe style de la cinquantenaire Annette Hoeldrich, qui vient de Bavière.

11.08.2015

Heartbreak de Andrea Dworkin

Dans la série, "bouquin peu connu" et "écriture géniale et captivante", je vous présente Heartbreak, un mémoire politique d'une militante féministe. Andrea Dworkin est connue aux Etats-Unis pour sa lutte contre la prostitution et contre la pornographie ainsi que son livre Les femmes de droite ou elle parle des femmes anti-féministes avec tact et justesse.

Dans Heartbreak, elle enchaîne des chapitres courts au style poétique et imagé. Ses voyages en Europe, ses études à l'université, ses premiers engagements politiques, et puis ses rencontres avec des femmes, des victimes et ses conférences aux Etats-Unis.

Ce que dessine Andrea Dworkin dans ce livre, c'est sa vision de sa vie et de son engagement. On peut difficilement échapper à son raisonnement: elle prend cause pour les femmes, sans la moindre concession, et se consacre corps et âme à ce en quoi elle croit. Elle nous guide d'abord à travers sa jeunesse: son rapport et ses rébellions à l'école, son travail pour se former en poésie et ses engagements à l'université, puis les réalisations successives qui développent sa politique. Elle assiste à l'enterrement d'une amie et l'oraison est dédiée presque intégralement à l'assassin de la défunte, qui était son conjoint et un membre éminent du mouvement politique. Elle voit la violence qui frappe les femmes et les enfants, et l'absence de justice.

N'étant pas américaine, pas abreuvée à ces histoires de sex wars, d'intersectionalité et d'amendements, je ne comprenais pas trop la moitié de ce dont toutes ses féministes parlent. Je ne comprends toujours pas tout, mais grâce à ce mémoire j'en comprends bien plus.
Par exemple la situation des femmes qui subissent des violences : elles ne disposent d'aucun filet de sécurité, et la justice qui exige des preuves dont elles ne disposent pas ou fixent des règles impossibles. Ou bien la situation de filles qui se retrouvent "fournies" à des hommes pour qu'ils les violent. On ne ressort pas indemne de cette lecture.

Je n'ai pas lu ses bouquins sur la pornographie ou la prostitution, je n'ai ni l'envie ni le courage de lire des centaines de pages d'horreur, mais ce mémoire m'a surpris par sa qualité et j'ai eu un plaisir énorme à le lire: Andrea Dworkin sait écrire une histoire, et elle le prouve !

11.06.2015

A pinterest life: et après?

On passe autant de temps sur internet parce qu'on cherche le petit rush qu'on ressent quand l'envie, la jouissance, le voyeurisme nous prend. Et puis on veut en faire partie, on se dit "je veux être entendue", "j'ai raison, je vais leur dire !" et on s'investit.
Mais paradoxalement, on est passé de consommatrice à produit: les plateformes font leur bénéfice sur la popularité de leur contenu et sur leur capacité à attirer les gens, et c'est litéralement la seule chose qui compte: créer une base de personnes, de consommateurs dont on pourra tirer un bénéfice.

J'aime autant que n'impotre qui d'autre traîner sur internet, mais je me demande souvent: qu'est-ce qu'il y a derrière ces photos? comment sont-elles créées ?

J'ai décidé il y a quelques années d'apprendre à m'habiller correctement. Grâce aux conseils astucieux de mes proches ("mais tu es très bien comme ça"), je pouvais difficilement partir de plus bas et je me suis donc tournée vers les blogs sans avoir la moindre idée de ce que j'y cherchais.
J'étais honnêtement incapable de juger d'une tenue, sinon que je trouvais les bloggeuses classes, et j'ai mis des mois à comprendre pourquoi les jolies tenues de Chloé G.  ne m'iraient jamais: je ne porte jamais de mégas talons alors que c'est (en tout cas c'était) une des bases de ses tenues.

Après beaucoup d'hésitations, j'ai commencé à pouvoir discriminer un peu plus, mais je reste très loin de la capacité de jugement d'une Lise H. (j'adore son site). C'est en lisant des critiques très peu flatteuses de la minimaliste Caroline J. Re que j'ai trouvé les premières critiques du commercialisme et du marketing qui se trouve derrière tout ça. D'abord l'aspect technique: la plupart de ces femmes ont une formation en webdesign/marketing et ont donc appris à se vendre sur les réseaux sociaux. Ensuite elles ont un membre de leur famille, mais en général leur copain, qui est photographe professionnel. Et puis la grosse majorité de leur contenu est sponsorisé, et cela en plus de l'énorme travail requis pour prendre des photos et les préparer (la plupart parlent de plusieurs heures par jour, consacrées à répondre à des messages par exemple).
Si ça vous internet, le site GOMI (get off my internets) se spécialise depuis des années dans le commentaire (très) critique de blogs, c'est grinçant, parfois assez injustifié, mais instructif. Le sujet Who Wore It Better? montre des bloggeuses s'affichant avec la même robe (les marques vont envoyer une même robe à plusieurs d'entres elles) et la qualité de leurs "outfits" est jugée.

Mais inévitablement (et j'ai l'impression que c'est quasiment inévitable si on se met dans une structure qui valide la popularité), les gens se retournent les uns contre les autres: il y a celles qui tentent de monter, celles qui tentent de s'intégrer par tous les moyens, celles qui sont dégoûtées de ce qu'elles perçoivent, celles qui abandonnent. Le rapport lui-même est biaisé parce qu'en critiquant une idée, on critique toutes les personnes qui s'y identifient puisqu'elles ont tout basé sur ces identités qu'elles se sont choisies.

Le dernier buzz, c'est la jeune Essena O'Neill qui décide de plaquer la porte de son activité dans les médias sociaux et de modifier les commentaires de quelques photos qu'elle garde pour souligner l'incohérence entre l'image et la réalité. Elle a depuis dû supprimer son instagram parce qu'apparemment, supprimer 99% des photos ne compte pas pour le public internet, mais les commentaires étaient intéressants. "J'ai crié sur ma soeur pour qu'elle continuer à prendre des photos jusqu'à ce que j'en trouve une de satisfaisante" ou "si vous voyez une bloggeuse en maillot de bain, elle promeut une marque" ou "j'ai fait semblant d'aller courir pour prendre cette photo" ou "j'avais 15 ans, je n'aurais JAMAIS porté cette tenue hors de la maison". Elle a encore du chemin à parcourir (elle est super jeune, et par exemple, les bouquins qu'elle recommande absolument sont simplement les derniers bestsellers du moment).  Mais ça nous donne une idée de ce qui se passe véritablement, n'en déplaise aux critiques qui affirment qu'elle ferait mieux de quitter totalement internet si la situation ne lui plaît pas: après tout, elle choisit librement de rester (ou serait-ce qu'on ne peut pas éviter la dynamique de ces sites, parce qu'ils sont tous basés sur des modèles commerciaux similaires, donc c'est comme le gouvernement, on ne peut lui échapper).

Tout ça pour dire: j'aime assez la réalisation de cette jeune quitteuse, Tavi Gevinson avait fait le même constat en son temps et avec le même enthousiasme: "let's create cool stuff !" (Crééons des choses cools) plutôt que de raffiner notre image marketing. Et oui, elles sont jeunes et ont tous les privilèges qui font d'elles des femmes dont la voix ne vaut absolument rien du tout, surtout dans les espaces féministes, mais ça c'est parce qu'elles sont des femmes et que la mysogynie fait partie de la vie.



11.02.2015

Minimalisme, l'art de vie

par Sudarshan Bhat

J'ai passé beaucoup (trop) de temps à lire des blogs féministes. Et puis j'ai découvert les blogs minimalistes. Leur contenu est addictif: des types qui se débarrassent sans pitié de tout ce qui ne sert pas leurs objectifs et qui écrivent de longs articles glorifiant leurs actions et encourageant les autres à les imiter. Et puis, côté femme, des bloggeuses qui mêlent sujets domestiques et féminisme: beauté, alimentation, lifestyle: le minimalisme y trouve sa place à la perfection. 

Ce qui attire les mecs qui écrivent: la possibilité de se débarrasser de tout ce qui ne les intéresse pas, de se concentrer sur ce qu'ils veulent faire, et puis le challenge et la possibilité de se muer en chef de tribu et d'en faire un business. Ce qui intéresse les femmes: améliorer leur bien-être, leur gentillesse, leurs relations, de diminuer leur impact sur la planète et de se monter une tribu de femmes à convertir. 

C'est l'équivalent moderne des héroïnes de Sex & The City ou de Gossip Girl, c'est la version féministe des bloggeuses mode et lifestyle, étalant leurs vies esthétiques et glamours. Et j'avoue que cela me plaît: tout ça semble si parfait, si simple. Mon boulot se passerait à la perfection, le sexe serait aussi extatique que ce que promettent le féminisme sex-positive, j'aurais une passion claire à suivre et une relation simple avec ma famille. Et pour faire ça, il me suffirait de m’acheter de beaux habits coûteux, de passer des heures sur ma décoration d’intérieure et de retravailler mes pensées intérieures pour être inclusive comme il faut et une femme libérée.

Et pourtant, je me suis débarrassée de vieux vêtements, de grosses piles de papier et de vieux tupperwares. Ca a simplifié ma vie, c’est vrai. Ça m’a autorisé à jeter d’une partie des objets que je gardais au cas-où. Mais ça ne suffit pas, soigner son intérieur est un détail dans la vie. Les minimalistes parlent de la montagne de foutoir que les décédés laissent à leurs proches : mais est-ce qu’une collection soignée de mobiliers aux lignes épurées vaut mieux que cela ? Est-ce que des pots hors-de-prix, des objets faits-mains valent mieux qu’un tas de chenis ? J’ai envie de dire que si on doit payer les sacs poubelles, oui, mais sinon je ne pense pas tellement.