Mais paradoxalement, on est passé de consommatrice à produit: les plateformes font leur bénéfice sur la popularité de leur contenu et sur leur capacité à attirer les gens, et c'est litéralement la seule chose qui compte: créer une base de personnes, de consommateurs dont on pourra tirer un bénéfice.
J'aime autant que n'impotre qui d'autre traîner sur internet, mais je me demande souvent: qu'est-ce qu'il y a derrière ces photos? comment sont-elles créées ?
J'ai décidé il y a quelques années d'apprendre à m'habiller correctement. Grâce aux conseils astucieux de mes proches ("mais tu es très bien comme ça"), je pouvais difficilement partir de plus bas et je me suis donc tournée vers les blogs sans avoir la moindre idée de ce que j'y cherchais.
J'étais honnêtement incapable de juger d'une tenue, sinon que je trouvais les bloggeuses classes, et j'ai mis des mois à comprendre pourquoi les jolies tenues de Chloé G. ne m'iraient jamais: je ne porte jamais de mégas talons alors que c'est (en tout cas c'était) une des bases de ses tenues.
Après beaucoup d'hésitations, j'ai commencé à pouvoir discriminer un peu plus, mais je reste très loin de la capacité de jugement d'une Lise H. (j'adore son site). C'est en lisant des critiques très peu flatteuses de la minimaliste Caroline J. Re que j'ai trouvé les premières critiques du commercialisme et du marketing qui se trouve derrière tout ça. D'abord l'aspect technique: la plupart de ces femmes ont une formation en webdesign/marketing et ont donc appris à se vendre sur les réseaux sociaux. Ensuite elles ont un membre de leur famille, mais en général leur copain, qui est photographe professionnel. Et puis la grosse majorité de leur contenu est sponsorisé, et cela en plus de l'énorme travail requis pour prendre des photos et les préparer (la plupart parlent de plusieurs heures par jour, consacrées à répondre à des messages par exemple).
Si ça vous internet, le site GOMI (get off my internets) se spécialise depuis des années dans le commentaire (très) critique de blogs, c'est grinçant, parfois assez injustifié, mais instructif. Le sujet Who Wore It Better? montre des bloggeuses s'affichant avec la même robe (les marques vont envoyer une même robe à plusieurs d'entres elles) et la qualité de leurs "outfits" est jugée.
Mais inévitablement (et j'ai l'impression que c'est quasiment inévitable si on se met dans une structure qui valide la popularité), les gens se retournent les uns contre les autres: il y a celles qui tentent de monter, celles qui tentent de s'intégrer par tous les moyens, celles qui sont dégoûtées de ce qu'elles perçoivent, celles qui abandonnent. Le rapport lui-même est biaisé parce qu'en critiquant une idée, on critique toutes les personnes qui s'y identifient puisqu'elles ont tout basé sur ces identités qu'elles se sont choisies.
Le dernier buzz, c'est la jeune Essena O'Neill qui décide de plaquer la porte de son activité dans les médias sociaux et de modifier les commentaires de quelques photos qu'elle garde pour souligner l'incohérence entre l'image et la réalité. Elle a depuis dû supprimer son instagram parce qu'apparemment, supprimer 99% des photos ne compte pas pour le public internet, mais les commentaires étaient intéressants. "J'ai crié sur ma soeur pour qu'elle continuer à prendre des photos jusqu'à ce que j'en trouve une de satisfaisante" ou "si vous voyez une bloggeuse en maillot de bain, elle promeut une marque" ou "j'ai fait semblant d'aller courir pour prendre cette photo" ou "j'avais 15 ans, je n'aurais JAMAIS porté cette tenue hors de la maison". Elle a encore du chemin à parcourir (elle est super jeune, et par exemple, les bouquins qu'elle recommande absolument sont simplement les derniers bestsellers du moment). Mais ça nous donne une idée de ce qui se passe véritablement, n'en déplaise aux critiques qui affirment qu'elle ferait mieux de quitter totalement internet si la situation ne lui plaît pas: après tout, elle choisit librement de rester (ou serait-ce qu'on ne peut pas éviter la dynamique de ces sites, parce qu'ils sont tous basés sur des modèles commerciaux similaires, donc c'est comme le gouvernement, on ne peut lui échapper).
Tout ça pour dire: j'aime assez la réalisation de cette jeune quitteuse, Tavi Gevinson avait fait le même constat en son temps et avec le même enthousiasme: "let's create cool stuff !" (Crééons des choses cools) plutôt que de raffiner notre image marketing. Et oui, elles sont jeunes et ont tous les privilèges qui font d'elles des femmes dont la voix ne vaut absolument rien du tout, surtout dans les espaces féministes, mais ça c'est parce qu'elles sont des femmes et que la mysogynie fait partie de la vie.
8:31 AM